lundi 13 juillet 2015

Une saine passion : la généalogie



Un retour en arrière louable & profitable


            Si le nom de ce site, Nunquam retrorsum, invite à ne pas se retourner, il est cependant des retours à encourager et à promouvoir : celui de la recherche de ses origines en est un. À l’heure où la famille est attaquée de toutes parts, il nous revient, à nous Chrétiens, de la défendre… et pour cela déjà de la connaître ! On ne peut en effet aimer ce(ux) que l’on ne connaît pas.

            Lors de son voyage au Paraguay le 10 juillet dernier, le Saint-Père a lancé ce beau message au corps diplomatique : « Un peuple qui oublie son passé, son histoire, ses racines n’a pas d’avenir. La mémoire, reposant fermement sur la justice (…) transforme le passé en source d’inspiration pour construire un avenir d’harmonie ». Je transposerais volontiers cette affirmation de bon sens et d’expérience à la famille, justement cellule de base de la société : quiconque ne sait pas d’où il vient ne sait pas où il va. C’est une plaie qui ne pourra jamais se refermer pour les personnes « nées sous X » qui n’auront jamais accès à leurs origines, ne sauront jamais d’où elles viennent, telles des météorites tombées d’on ne sait où. Les études psychologiques révèlent chez elles de fréquentes et lourdes dépressions difficiles à surmonter sans le secours de la foi, qui est elle aussi une relation filiale avec Dieu le Père.

            Malgré ce que veulent bien dire nos détracteurs, contre l’expérience elle-même et les études faites à ce sujet, un enfant a besoin d’un père et d’une mère, non seulement afin qu’il soit conçu, mais encore afin qu’il se construise. Un édifice doit reposer sur des fondations solides pour s’élever haut dans le ciel ; sur le sable, il ne peut que s’enfoncer. Alors nous qui avons la possibilité de partir à l’aventure si pleine de surprises qu’est la recherche de nos ancêtres, ne les laissons pas dormir dans le néant, mais faisons-les revivre dans nos cœurs par ce « devoir de mémoire » devenu à la mode de nos jours… Ne dit-on pas avec raison qu’oublier quelqu’un de disparu, c’est le faire mourir une seconde fois ?

 
Un tableau généalogique armorié

L’honneur dû à nos ancêtres


            C’est le quatrième Commandement de Dieu qui nous fait l’obligation morale d’honorer notre père et notre mère, et par extension tout le chapelet de nos aïeux. Pourquoi ce Commandement est-il le premier de tous les Commandements concernant le prochain et nous-mêmes ? Parce que c’est un devoir de justice : nos parents sont nos premiers bienfaiteurs, car ils nous ont donné le plus grand de tous les biens, à savoir la vie. Mais de même que nos parents nous ont donné la vie, nos grands-parents ont donné à leur tour la vie à nos parents, et ainsi de suite en remontant les générations. Si chacun de nos noms est inscrit dans le Cœur de Dieu, pourquoi celui de nos ancêtres ne le serait-il pas dans le nôtre ?

            Ce n’est pas un hasard si saint Matthieu commence son Évangile en établissant la généalogie de Notre-Seigneur. Ce n’est pas seulement pour situer la venue du Fils de Dieu dans le temps, mais aussi pour l’« incarner » : tout homme est le fruit d’un autre homme, son prolongement en quelque sorte, et Jésus n’échappe pas à la règle. En établissant tous deux la lignée du Christ, les évangélistes Matthieu et Luc ont à cœur de le présenter comme l’héritier, tant spirituel que biologique, des grands Patriarches de l’Ancien Testament : « Je suis venu, non pas abolir, mais accomplir » (Mt 5, 17).

            C’est d’ailleurs pour nous tous une belle leçon d’humilité que de se savoir le maillon d’une chaîne ininterrompue de générations successives : nous n’existons pas par nous-mêmes mais nous devons (nous sommes bien ici dans le domaine de la justice) la vie à d’autres. Rendons grâce pour la générosité de nos aïeux qui ont fait le plus grand don qui existe après donner sa vie (cf. Jn 15, 13) : tout simplement donner la vie.

            Dans la culture judéo-chrétienne, où le don de soi sous toutes ses formes a une place centrale (comme le crucifix dans nos églises, symbole parfait de ce don de soi), ne nous étonnons pas de voir ce sens de la famille (qui est une école du don de soi) aussi développé. Comme la vie et la foi se transmettent, la généalogie aussi se transmet religieusement et précieusement de génération en génération, comme autrefois chez les juifs les rouleaux généalogiques conservant l’identité familiale. Puisqu’il fallait se marier entre membres d’une même tribu, encore devait-on prouver son appartenance à telle tribu en fournissant son ascendance. Plus tard, ce sera pour éviter les mariages consanguins que seront établis les quartiers généalogiques : pas seulement pour le seigneur du coin, contrairement à une idée reçue, mais pour le moindre roturier, qui avait droit, lui aussi, à posséder une histoire familiale. Car ce droit fait partie de la dignité humaine.

            Si le clergé en particulier s’est adonné avec passion à cette recherche familiale, ce n’est pas uniquement par goût historique ni pour « tuer le temps », c’est encore une fois parce que c’est un devoir pour tout chrétien de rendre un hommage à ses ancêtres (en Asie, ces honneurs vont jusqu’au culte), et si l’on cherchait encore un des apports du christianisme dans notre société, c’est bien le goût de la famille. L’ensemble des baptisés ne forment-ils pas une seule et même famille, celles des enfants de Dieu ?

Les réunions de famille regroupant plusieurs générations ne datent pas d’hier

Simple comme un clic


            La famille s’adapte bon an mal an aux temps modernes, la généalogie aussi. La sagesse populaire nous dit que sur internet, on trouve le meilleur comme le pire. Pour vous prouver que – à part votre blogue ! – on trouve aussi de bonnes choses sur la Toile, signalons l’excellente et ingénieuse initiative des Archives départementales de France qui ont récemment mis en ligne l’immense masse de documents qu’elles conservent, et en tout premier lieu les registres d’état civil, qui nous intéressent ici.

            Certes, il y a le charme des archives dans le calme d’une ambiance feutrée, l’émotion de feuilleter avec précaution les pages multiséculaires d’un cahier écrit à la plume, la joie de découvrir du pays en se rendant sur place… Mais grâce à cet outil extraordinaire, à partir de votre fauteuil d’ordinateur, vous parcourez instantanément les registres de la France entière, passant d’une province à une autre au gré de cette formidable chasse au trésor sur l’écran… car oui, la famille est bien un trésor !

            En application des règles de confidentialité, vous pourrez commencer vos recherches à partir du tout début du XXème siècle (une vieille tante vous aura jusque-là renseigné sur les générations postérieures), en remontant le fil jusqu’au (parfois) XVIème siècle. Si l’accès aux archives est quelquefois payant, l’immense majorité des départements mettent en ligne gratuitement leurs fonds tant civils que religieux. Merci qui ? Aux Mormons qui ont initié cet archivage sur microfilm, à des fins religieuses il est vrai (mais comment croyez-vous pouvoir baptiser les morts, Messieurs ?).

Les Archives aussi ont leurs « Livres de Vie »

              Vous êtes découragé devant le magma d’actes de baptême, de mariage et de décès à dépouiller sans table décennale ? Rassurez-vous, la Toile est riche en entraides généalogiques. De nombreux sites souvent gratuits (Généanet, Généabank, Roglo) vous proposent de retrouver des généalogies déjà établies par des internautes. Vous pourrez même vous découvrir un cousinage avec le dernier chanteur à la mode grâce à Généastar ! Mais souvenez-vous que la famille se reçoit… et se transmet ! Alors ne puisez pas égoïstement les mines d’or qui sont à votre disposition sans les enrichir à votre tour de vos découvertes, et en faire profiter ceux dont vous étiez d’abord redevable. En quelques clics, via des logiciels spécialisés ou directement sur ces sites internet, vous pourrez faire pousser un arbre généalogique, extensible à souhait et consultable pour tous.

            Vous ne savez pas comment occuper vos vacances ? Voilà un bon moyen de rendre un bel hommage à sa famille tout en se distrayant sainement. Et votre curiosité sera largement récompensée !


 Paul Victor

samedi 11 juillet 2015

Le Caravage : La vocation de saint Matthieu


Le Caravage, maître incontestable du baroque italien         


       Michelangelo Merisi da Caravaggio (1571-1610), dit Le Caravage, est l'un des maître les plus célèbres du baroque italien. Sa courte vie - il est mort à seulement 39 ans, achevée dans l'exil à la suite d'un duel, n'a pas empêché sa figure de subsister comme celle d'un artiste incontournable de la peinture italienne. Formé à Milan par le peintre Simone Peterzano (1540-1596), élève du Titien et maître de l'école lombarde, le jeune Michelangelo manifesta très tôt sa préférence pour l'art du portrait. Il fut aussi influencé par Giovanni Savoldo et les frères crémonais Campi, notamment dans leur manière d'employer les contrastes entre clair et obscur. L'effet de contraste sera un élément récurrent et distinctif dans l’œuvre du Caravage et de ceux qu'on appellera, à sa suite, les Caravagesques. Pénétré de foi chrétienne, notre artiste veilla, dans l'élan de la réforme tridentine, à mettre en évidence la simplicité de la vie quotidienne, à travers les personnages et les lieux qu'il représenta, tant dans ses œuvres religieuses que profanes. Il s'adonna ainsi particulièrement à la peinture de genre, touchante représentation de la vie sociale de son temps.

          En 1593, il intégra l'Accademia di San Luca, confrérie d'artistes fondée par le peintre Federigo Zuccaro (1542-1609), le célèbre maniériste. Rappelons que le maniérisme est ce mouvement artistique, fondé sur la peinture de Raphaël et de Michel-Ange, qui connut un grand succès dans l'Italie du XVIème siècle. Ce fut alors l'époque romaine des grandes commandes effectuées par cardinaux et prélats de Curie. Son principal commanditaire fut le cardinal Francesco Maria Bourbon del Monte (1549-1627), alors représentant du grand-duc de Toscane à Rome, un passionné des arts et des sciences.  Les plus grandes œuvres du Caravage datent de cette période : La diseuse de bonne aventure (1594), Les Tricheurs (1594-1595), et surtout la grande commande réalisée pour la chapelle Contarelli de l'église Saint-Louis-des-Français. Entre 1599 et 1602, le Caravage réalisa les trois grandes toiles qui ont fait sa renommée. Il s'agit de trois représentations de la vie de saint Matthieu, patron du cardinal français Matthieu Cointerel (dit Matteo Contarelli), décédé en 1585 et mécène de la restauration de l'église française de Rome : La Vocation de saint Matthieu, Saint Matthieu et l'Ange et Le Martyre de saint Matthieu. Ce projet ne fut pas de tout repos et essuya les plus virulentes critiques, à tel point que l'artiste dut se résoudre à recommencer Saint Matthieu et l'Ange, la peinture centrale de la chapelle. L'école académique était particulièrement hostile à une forme de naturalisme employée par le Caravage pour exécuter ces peintures proprement religieuses. 

          Malgré ces difficultés, la notoriété du peintre, soutenu par son protecteur, le cardinal del Monte, lui valut un grand succès auprès d'une partie du clergé et de l'aristocratie romaine. Cela n'empêcha pas malheureusement la jalousie de ses ennemis, qui n'hésitèrent pas à salir sa mémoire après sa mort. Déjà impliqué dans des rixes, l'artiste blesse mortellement au cours d'une bagarre un jeune noble romain, en 1506. Condamné à mort par contumace, il se réfugia à Naples, puis à Malte, où il fut nommé chevalier avant d'être radié à la suite d'une nouvelle rixe. Il s'enfuit en Sicile, puis revint à Naples, avant de regagner Rome, ayant obtenu la grâce du pape. Il mourut sur le trajet en juillet 1610. Pendant ces quatre années de pérégrinations forcées, il continua d'employer son art au service des grandes familles et du clergé locaux. 
        
        Malgré ces nombreuses critiques dont il fut l'objet, même après sa mort, le Caravage demeure un des maîtres incontestables du baroque italien. Penchons-nous, pour illustrer son œuvre, sur l'une des scènes les plus célèbres de l'histoire de l'art : la Vocation de saint Matthieu.

La Vocation de saint Matthieu


        Achevé en 1600, ce premier tableau du triptyque du Caravage sur la vie de saint Matthieu relate la vocation, c'est-à-dire l'appel (vocare, appeler) du publicain de Capharnaüm par le Christ. Matthieu ou Lévi était un collecteur d'impôts jusqu'au jour où Jésus, passant près de lui, l'appela à le suivre pour en faire un de ses apôtres. Matthieu laissa là sa table et son argent et prit la suite du Christ : "Étant parti de là, Jésus vit un homme, nommé Matthieu, assis au bureau de péage, et il lui dit : "Suis-moi". Celui-ci se leva, et le suivit." (Matthieu 9, 9). C'est cet évènement fondateur dans la vie de ce grand apôtre, qui fut aussi l'un des quatre évangélistes, que le Caravage a voulu immortaliser à travers une scène des plus réalistes.

        La scène est fixée à l'intérieur d'une pièce sombre disposant d'une fenêtre. Toutefois l'éclairage de cette salle vient de la droite du tableau, semble-t-il d'une porte entrouverte ou d'une autre fenêtre non visible. En tout cas il s'agit d'une lumière inconnue, qui représente la lumière divine. C'est à droite aussi, sous le faisceau lumineux, que le peintre a placé la personne du Christ, dont seuls la main et la tête, surmontée d'une légère auréole, apparaissent. Son regard et sa main tendue désignent Matthieu, assis à sa table de collecteur, entouré de quatre autres personnages. L'expression du visage du Christ, empreinte de douceur et de fermeté, et sa main délicatement tendue, exprime le choix de Dieu qui se porte sur cet homme d'argent, plus préoccupé par son gain que par sa fidélité au Seigneur. Cette main tendue rappelle aussi le geste créateur de Dieu le Père, immortalisé par Michel Ange dans la fresque de la chapelle Sixtine : la communication entre la divinité et l'humanité. Le Christ confirmera son choix face aux pharisiens, qui dénonceront plus tard sa présence chez les publicains et les pécheurs : "Je ne suis pas venu appeler les justes mais les pécheurs" (Mt 9, 13). Près du Christ, cachant le reste de son corps, se trouve un homme d'âge mur, un bâton à la main, tendant la droite vers Matthieu. Il s'agit de saint Pierre, le futur "prince des Apôtres", ce pêcheur de Galilée choisi par Jésus pour diriger le collège apostolique, et qui sera le premier pape. Sa présence à ses côtés annonce la présence de l’Église, "épouse du Christ", qui, à sa suite, fera œuvre de conversion et appellera ceux qu'elle aura choisi pour être ses ministres.

       
       Si la lumière extérieure passe au-dessus du Christ, une autre lumière semble venir du côté pour éclairer sa personne, située pourtant dans la pénombre, sous le rayon lumineux. Ce double jeu de lumière extraordinaire éclaire la scène de la table, au fond de la sombre pièce. Il s'agit là du leitmotiv du Caravage, le clair-obscur, qui joue sur les effets de l'ombre et de la lumière pour mettre en valeur certains éléments importants du tableau. Dans les tableaux religieux, cette lumière exprime proprement la présence divine, son action surnaturelle. Cette technique, particulièrement utilisée et développée par le Caravage, fera école dans ce courant artistique qu'on appellera le caravagisme, qui perdurera pendant la première moitié du XVIIème siècle, notamment en Hollande, au sein de l'école d'Utrecht (Dirck van Baburen, Gerrit van Honthorst, Hendrick Ter Brugghen). 
         
        Le groupe de publicains, autour de la table, a été surpris par la présence de Jésus. Sauf Matthieu et son voisin à lunettes, tous ont tourné leurs regards étonnés vers le Christ. Il s'agit d'hommes riches, à en juger par la qualité de leurs vêtements, ce qui tranche nettement avec les habits plus humbles du Christ et de Pierre. Nous avons aussi affaire ici à un exemple d'anachronisme, particularité de la peinture italienne de la Renaissance et des styles postérieurs par laquelle les peintres voulaient actualiser les thèmes de l'Antiquité qu'ils reproduisaient. Si les vêtements de Jésus et de l'apôtre sont caractéristiques de leur époque, ceux des publicains sont typiques de la fin du XVIème siècle (pourpoint, bas, haut-de-chausse, chapeaux à plumes), sans parler des lunettes d'un d'entre eux ! Les couleurs et le style rappellent d'autres tableaux du Caravage, comme Les Tricheurs ou La diseuse de bonne aventure. Ce jeu d'anachronismes est là pour placer le spectateur hors du temps afin de mieux pénétrer la scène évangélique mise en peinture.

Les Tricheurs, du Caravage
 
        Sur la table sont disposés les instruments de la profession : bourse, encrier, feuilles de papier, et quelques pièces dont certaines sont serrées entre les doigts de la main droite de Matthieu. A gauche de la scène se trouve un jeune homme, recourbé, les yeux fixés sur la table, qui ne se préoccupe pas de la présence de Jésus. Près de lui, debout et penché vers la table, la main droite vissant ses lunettes, un vieil homme est plongé lui aussi vers les pièces d'argent. Au centre, Matthieu, avec sa barbe fournie, est vêtu d'un riche pourpoint rouge et jaune. Son visage lumineux et ses yeux brillants sont absorbés par le regard de Jésus ; il semble transfiguré par ce mystérieux rayon qui l'illumine. Il semble aussi surpris, comme s'il disait : "Moi ?", tout en comprenant bien que le Christ le désigne. Si sa main droite est attachée aux pièces, il se montre lui-même de la main gauche : il est partagé entre deux sentiments, entre deux attitudes, l'attachement aux biens de ce monde ou celui aux réalités divines.


        A gauche de Matthieu, un jeune homme au pourpoint jaune et rouge, appuyant son coude sur Matthieu, semble sourire comme s'il se moquait de la présence du Christ. Son voisin, vêtu d'un pourpoint blanc et noir, a tellement été surpris qu'il s'est entièrement tourné vers Jésus, à cheval sur son banc. Il semble presque prêt à mettre la main à la garde de son épée. Le geste de Pierre semble l'avoir arrêté dans son mouvement, ce qui n'est pas sans faire penser à la scène du jardin des Oliviers, lorsque le Christ, arrêté par les soldats du Grand Prêtre, ordonne à l'apôtre de remettre son épée au fourreau.


        Dans cette scène figée par la surprise, comme un cliché pris sur le vif, le Christ attend la décision de Matthieu. Il s'agit d'un instant qui n'est rien d'autre que l'instant divin : l'appel de Jésus, c'est la grâce divine de conversion et de vocation qui touche le cœur et l'âme du publicain. Conversion d'un pécheur, d'un homme attaché à l'argent, qui va tout abandonner pour suivre le Christ dans la pauvreté ; vocation d'un homme qui va offrir sa vie, jusqu'au martyre (troisième volet de la série du Caravage) au service de l’Évangile. Le Christ connaît déjà la réponse : sa jambe gauche est tournée vers l'extérieur, il est prêt à partir, il sait que Matthieu va le suivre immédiatement. Tout se résume dans le double geste du Christ et de Matthieu, dans leurs regards : c'est le choix de Dieu qui l'emporte et transfigure la liberté de l'homme en la mettant au service du bien.



mardi 7 juillet 2015

L'élégance ou le secret d'une vraie prospérité culturelle

    Voici quelques semaines se sont déroulées les traditionnelles journées d'Ascot, en Angleterre, ces célèbres courses hippiques qui font la fierté de la Couronne britannique depuis plus de trois cents ans. En parcourant les clichés photographiques de cet évènement hors du commun, une question m'est venue à l'esprit : comment les Britanniques, en 2015, ont-ils eu l'audace de conserver une telle élégance ? La question posée, il fallait chercher à la résoudre. Non pas dans une perspective so british, mais en répondant à une question plus large,  à la fois philosophique et anthropologique : la société actuelle doit-elle revenir à l'élégance ?

Qu'est-ce que l'élégance ?


   L'élégance est l'harmonie appliquée au mode de vie humain. Il s'agit d'une valeur esthétique, employée en philosophie de l'art. Un concept à bien définir, en évacuant tous les "abus de langage" qui dénatureraient sa signification précise et authentique.

    En effet, pour sortir tout d'abord des clichés bien ancrés, l'élégance n'est pas une vertu anglo-anglaise, un stéréotype de l'outre-Manche, une sorte d'extravagance surajoutée à tant d'autres.  L'élégance n'est pas non plus un caprice d'un autre temps, une sorte d'esclavage imposé par des codes sociaux ou une casuistique vestimentaire dont il fallait nous délivrer coûte que coûte pour trouver une authentique liberté... L'élégance peut être en effet mal comprise ou exagérée, par ses détracteurs comme par certains de ses prétendus défenseurs. Dans son Traité de la vie élégante, Honoré de Balzac donne une étude de mœurs fort instructive sur la vie sociale des années 1830. Il y dénonce notamment ces exagérations, puériles ou hypocrites, du sens de l'élégance. Ainsi, il fustige le dandysme qu'il n'hésite pas à qualifier d'"hérésie de la vie élégante". Entre le dandy, qui pèche par excès, et le snob, qui refuse de rester à sa place, où se trouve finalement la véritable élégance ?

    Pour cibler l'élégance, il nous faut donc sortir de l'hérésie dénoncée par Balzac et nous attacher à ce qu'on pourrait appeler l'orthodoxie du comportement social. Mais qui dit orthodoxie dit règles, canons, usages, formalités, étiquette et autres critères de sociabilité. Laissons de côté, pour le moment, les pourfendeurs de sociabilité, Rousseauistes et consorts, qui sont les premiers à dénigrer toute forme de codification et d'usages sociaux.

Dame à sa toilette recevant un cavalier, par J.-F. de Troy (1679-1752)

    L'élégance s'inscrit dans une dynamique sociale, puisque l'homme est un animal social. Une question du bac posait le dilemme suivant : l'élégance: respect d'autrui ou vanité personnelle ? Une mauvaise conception de l'élégance y verrait avant tout de la vanité, un concept a priori subjectif, une mise en valeur du moi qui se distingue du reste de la société, non comme une distinction respectant les prérogatives et les dignités de chacun, mais comme la création d'une séparation artificielle entre différentes catégories. L'élégance n'est pas l'affirmation d'un moi différent des autres. Il s'agit là de la vanité, de l'amour propre, de l'orgueil humain, qui pourra utiliser l'élégance à ces fins regrettables. Au contraire, l'élégance se place dans la notion de charité, de respect de l'autre. Lorsqu'une femme mariée met une belle tenue, qu'elle sait appréciée de son conjoint, à l'occasion du dîner d'anniversaire de mariage, elle pose un acte de charité conjugale envers son époux.  Elle aurait pu se faire plaisir à elle seule, sans penser à son mari, et pourtant elle a fait l'effort (car sortir de soi-même exige toujours un effort) de penser d'abord à l'autre, quitte à passer plus de temps à s'habiller ou à mettre une robe ou un bijou plus complexe à revêtir. Autre exemple, si je suis invité à un dîner d'affaires important pour mon entreprise, je mettrai mon plus beau costume, quand bien même j'aurais une aversion pour ce genre de vêtements, qui me serrent la taille ou la gorge. J'aurai fait un effort qui servira pour un plus grand bien : l'avenir de mon entreprise.

    Ce sont des exemples bien puérils me dira-t-on. Et pourtant ? N'est-ce pas dans les petites choses du quotidien que se réalise d'abord l'élégance ? Être élégant ne veut pas d'abord dire en mettre plein la vue aux autres, flatter ces messieurs, attirer les regards de ces dames. L'élégance n'est pas non plus une seule question de détails vestimentaires. Si l'élégance concerne le sujet, elle le concerne dans son rapport avec la société. Élégance vient du latin elegans, "qui sait choisir". L'élégance est un acte de la volonté, un choix total qui comprend toute une série de détails.

    L'élégance en cinq détails

Fabergé, l'élégance de l’œuf au pays des Tsars

                      
      Le souci du détail est un facteur essentiel d'harmonie, donc d'élégance. En sculptant un buste ou en peignant un portrait, l'artiste fait attention au moindre détail, car il sait qu'une petite erreur risquerait de tout gâcher. Lorsque nous contemplons les œufs du grand Fabergé, ces chefs-d’œuvre d'élégance au pays des Tsars, le moindre élément est pensé avec une précision extraordinaire.  Dans la vie humaine, le souci du détail a une importance capitale, ce n'est pas pinailler ou s'attacher à ce qu'on appelle péjorativement le superflu. Car le superflu est indispensable pour arriver à l'essentiel ! Imaginez un seul instant une maison ultra-fonctionnelle, qui possède tous les gadgets à la mode, mais qui dont les murs ne sont pas peints, dont le sol n'est pas carrelé, dont la tuyauterie et l'isolation sont complètement mis à nu. Comment cela ? On aurait transformé le Centre Georges-Pompidou en hôtel ? En faisant attention aux détails de son style et de son comportement, l'homme prend le chemin assuré de l'élégance.

    Mais quels sont ces détails ? Le vêtement d'abord. C'est un peu notre carapace extérieure, qui protège l'intimité et la pudeur de notre corps. Le vêtement est une question de culture et d'éducation. Savoir s'habiller n'est pas quelque chose d'inné. Ainsi, un homme sensé ne s'habille pas n'importe comment n'importe où à n'importe quelle occasion. Une chemise à fleurs pour un enterrement est déplacée, un bermuda troué au pot de fin d'année de la société aussi. Ce vêtement est un tout composé de plusieurs parties, qu'il faut ordonner entre elles, rendre harmonieuses. Une cravate jaune ne va pas avec toutes les couleurs de vestes.  Et puis, il y a le code vestimentaire, le fameux dress code d'outre Manche, que nous avons bien souvent oublié sur le continent. Lors d'un mariage, un officier en uniforme pour la cérémonie se mettra en spencer pour la réception. Ah, oui j'entends déjà : "à quoi bon se changer tout le temps, à quoi ça sert ?". Eh bien, je répondrai clairement : ça ne sert à rien, comme laisser le dernier bouton de sa veste défait, se laver les mains avant de passer à table ou changer d'assiette entre le poisson et le fromage. Et bien ça ne sert à rien non plus de passer son temps à critiquer les usages séculaires, qui existaient avant que notre petit esprit existât...

    Un second détail sera l'apparence corporelle. Malgré le vêtement, certaines parties de notre corps sont dévoilées : la tête, les mains et parfois les jambes. Ces parties méritent un soin particulier, sans entrer dans les débats de la mode, qui est autre chose que l'élégance naturelle - nous y reviendrons. On soignera sa chevelure (ébouriffés du matin, dreadlocks habités et crêtes rosées, cela vous concerne), la présentation de son visage (un sourire naturel valant mieux que toutes les crèmes rajeunissantes et rafraichissantes réunies) et la propreté de ses mains (un bon savon ne fait jamais de mal). Evidemment, cela ne veut pas dire qu'il ne faut pas soigner le reste...

    Un troisième détail concerne l'odorat. Parfums et eaux de toilettes, s'ils n'ont pas été inventés pour cacher les mauvaises odeurs, sont essentiels pour ne pas blesser le nez de notre cher prochain. Il ne s'agit pas là d'une fantaisie purement féminine que la gent masculine devrait mépriser par peur d'être taxée de manque de virilité ! Messieurs, que vous soyez avocat ou poissonnier, DRH ou fermier, l'eau de toilette est aussi pour vous. Car mieux vaut au fond sentir Eau sauvage, que le sauvage sans eau...

    Quatrième détail, la tenue corporelle. Il n'y rien de plus absurde qu'un gentleman de carnaval, habillé en queue-de-pie mais se tenant comme un manche à balai. Si vous ne savez pas vous tenir droit, si vous avez l'habitude de mettre les mains dans vos poches ou le petit doigt dans votre péninsule nasale, si vous êtes un maniaque du craquement des doigts ou un onychophage ("onglovore" si vous préférez ce néologisme) impénitent, il est temps de faire un petit effort. Ah oui, c'est difficile, comme diraient certains humoristes politiques, de perdre de mauvaises habitudes, des tics ancrés comme un chêne aux racines centenaires. Mais c'est juste une question de volonté, un sacrifice de notre petit confort individualiste, et surtout un acte de charité envers les autres ! Vous ne savez pas comment faire ? Eh bien s'il n'y a pas de cours de maintien dans votre ville tous les jeudis soirs à 21h, il suffira de trois épisodes de Downton Abbey, et Mister Carson vous aura appris quelques bonnes manières !

Venez donc prendre quelques leçons à Downton Abbey !

    Cinquième détail, last but not least de notre liste non-exhaustive : le langage. Savoir bien parler cela ne veut pas dire restituer à tout bout de champ des tirades de Corneille, ni apprendre par cœur les moindres définitions du Dictionnaire de l'académie. Si le vocabulaire employé dépend d'une bonne connaissance de la langue française, la forme et le fond de notre expression orale, en monologue ou en dialogue, relèvent d'une habitude à prendre, qui ne s'acquiert pas en claquant des doigts. On ne vous demande pas d'être des orateurs ou des acteurs de théâtre, mais tout simplement de savoir parler, d'utiliser un vocabulaire soigné sans être pédant, avec une syntaxe correcte sans être affectée. Bref, être soi-même en sachant s'améliorer. Si on ne demande pas à un charcutier de parler comme en docteur en droit, il n'est pas recommandé non plus de parler comme un charretier. Alors, jurons, gros mots et blagues graveleuses s'abstenir, même si pour certains "ça fait sympa" ou "ça détend l'ambiance". Oui, mais si on s'abstient de parler ainsi à des personnes qui risquent d'en être froissées (on s'en abstient souvent par hypocrisie plus que par délicatesse), pourquoi manquer de charité vis-à-vis de ceux qui vivent dans la vulgarité au quotidien, comme s'ils n'étaient pas suffisamment abreuvés par ce genre de langage ? On n'est pas un jour gentleman et demain ordurier, sinon la schizophrénie vous guette, Doctor Jekyll !

    Nous n'irons pas plus loin dans cette rapide description. L'élégance concrète touche à ce code qu'on appelle le savoir-vivre, au sujet duquel la littérature est suffisamment abondante. Alors si vous voulez en savoir plus sur la manière de boucler vos anglaises, de disposer vos fourchettes à huîtres ou de tenir votre tasse de thé, je vous laisse entre les mains des spécialistes !

    Être ou paraître ?


    Mais là je sens la question-qui-tue du bac de philo : l'élégance n'est-il pas le paraître qui remplace l'être ? Une fois encore, si l'on considère l'élégance comme une réalité superflue, on la rangera dans le camp du paraître. Mais si on la considère comme une valeur sociale qui correspond à une véritable éthique, alors elle touche de très près l'être, comme la chemise effleure la poitrine. La vie sociale n'est pas construite que sur du paraître, sinon elle ne serait qu'une apparence de vie, sans relations interpersonnelles dignes de ce nom. Or, si nous participons du principe que la société existe et qu'elle se fonde sur des relations entre les êtres, toutes les valeurs qui fondent ces relations touchent à l'être de chaque membre du corps social. Depuis de nombreux siècles, l'élégance a sa place dans le domaine des relations sociales. Ce qui est vrai pour Élisabeth II l'était déjà pour Cléopâtre, ce qui est vrai pour le bijoutier du quartier l'était déjà pour le joailler de Marie de Médicis. Seuls les temps ont changé, les mœurs ont évolué, en bien comme en mal, mais l'élégance restera l'élégance ! Ascot 2015 a un incontestable côté édouardien. Si Ascot rompait avec cette tradition, Ascot ne serait plus Ascot.

Élisabeth II, 60 ans de règne, de tradition et d'imperturbable élégance

      Extravagance anglaise ? Non, sens de la tradition. C'est là où nous avançons dans cette continuité existentielle de l'élégance. L'histoire n'est pas qu'une histoire des idées ou des comportements, elle est une histoire sociale, une histoire des êtres humains. L'élégance fait partie de l'histoire. Si certains éléments changent ou évoluent, d'autres demeurent. Nos amis anglais nous donnent une belle démonstration de ce sens de la tradition, ou plutôt de cette fidélité à la tradition. La tradition est l'héritage du passé, de ceux qui nous ont précédé, dans une société, une association, une famille. Ce ne sont pas des idées toutes faites, des préjugés qui nous empêchent de penser et d'agir librement, ce que suggèrent sans vergogne les révolutionnaires de tout poil. Il s'agit de valeurs, de principes et d'usages que nous avons le devoir de transmettre, comme nous les avons reçu, parce qu'ils ont forgé le groupe social auquel nous appartenons, et par conséquent notre propre personne. La tradition fait partie de notre identité. Il suffit de voir la reine Élisabeth : 60 ans de règne, 60 ans de tradition, 60 ans d'imperturbable élégance. La tradition, ce n'est pas juste une question de porter un chapeau haut-de-forme aux garden-parties de Sa Très Gracieuse Majesté ou un kilt aux réceptions du Grand steward d’Écosse. Il ne s'agit pas d'un reliquat de folklore pour amuser une bande d'hurluberlus nostalgiques d'un autre temps. Il est d'autant plus tragi-comique de voir que ces mêmes critiques qui fracassent les traditions populaires de nos pays occidentaux passent l'autre partie de leur temps à faire le panégyrique des civilisations précolombiennes ou à encourager les festivals vantant les usages des Papous ou des Bushmen du Kalahari.

    Mais revenons à la tradition. Une personne élégante ne cherche pas d'abord à se faire plaisir à elle-même, à donner une apparence de soi ou à provoquer l'autre. Si elle est consciente de ce qu'est la véritable élégance, elle aura justement le sens de la tradition. Quand bien même ces éléments de tradition ne servent absolument à rien dans le monde actuel. Qu'importe ? La bougie portée devant l'évêque lorsqu'il lit sur le Missel devrait-elle être remisée au placard sous prétexte qu'il y a maintenant l'électricité ? Les gardes suisses du Pape devraient-ils adopter une tenue plus décontractée qui leur éviterait en plus de perdre du temps à revêtir fraise et crevés hérités du lointain XVIème siècle ? Si on suit cette ligne, on flanquerait tout à la poubelle. Alors ne suivons pas les turpitudes iconoclastes de ces "bouffeurs" de tradition qui n'agissent que par ignorance ou mépris de l'histoire ! La tradition est la tradition. Pour un Anglais, elle se résume dans cette présentation singulière de Mr Steed dans un épisode de l'incontournable série Chapeau melon et bottes de cuir : "Jonathan Steed. British by birth, nature and incarnation". La tradition est incarnée. De même, l'élégance s'incarne dans la personne. Or l'incarnation touche l'être, la nature même du sujet. Elle ne se borne pas aux frontières lointaines du paraître.

Chapeau melon et bottes de cuir, ou ce qu'est l'élégance au cinéma

    L'élégance, c'est la tradition au jour le jour. Elle ne se pratique pas que pour les quelques occasions mondaines de l'année pour lesquelles la bienséance impose notre présence. On n'est pas élégant un jour et vulgaire le lendemain. Évidemment, cela ne veut pas dire qu'il faut sortir en queue-de-pie au supermarché ou aller au match de rugby en souliers vernis. Le dandy qui se prend trop au sérieux n'incarne pas, une fois encore, la quintessence de l'élégance. Car l'élégance est une question d'intelligence, de savoir-vivre et de savoir-faire. Il ne s'agit pas de se ridiculiser en public ou de choquer par une sorte de mépris hautain du commun des mortels. S'habiller en toute simplicité n'exclut pas l'élégance.

    Une question d'intelligence disions-nous. En effet, quelqu'un qui cherche à entretenir son intelligence, à élargir sa culture dans tous les domaines, de quelque milieu social ou intellectuel qu'il soit, sera par contact intellectuel, une personne élégante. L'élégance est une question d'éthique aussi, qui suppose une réflexion sur soi-même et sur son mode de vie. Au fond, il s'agira de rester ce qu'on est, en toute humilité, qu'on soit aristocrate, chef d'entreprise, journaliste, ouvrier d'atelier ou pêcheur. Être soi-même signifie ne pas se prendre pour ce qu'on n'est pas, ne pas glisser sur la pente du snobisme ou d'une condescendance hypocrite. Le pape ne s'habille pas en jeans, la boutiquière ne porte pas de diadème sur sa tête. Chacun doit rester à sa place, c'est la base d'une élégance humble donc authentique. Mais cela n'empêche pas le modeste employé de bien s'habiller pour occasion imposant un certain formalisme. Quant à la véritable condescendance, elle demande avant tout la charité envers l'autre, ne pas susciter en lui de l'envie, de la gêne ou du scandale. Si j'invite un vagabond à déjeuner, je ne sortirai pas l'argenterie et la porcelaine Charles X. Je ne sortirai pas non plus les assiettes en plastique et les gobelets en carton. In medio stat virtus ! A nous de trouver le juste équilibre pour bien accueillir notre invité afin qu'il reparte avec du baume au cœur.

    Pourquoi faut-il résister à l'effet de mode ?

 

    Enfin, il nous faut aborder la question épineuse de la mode et du problème général de la vulgarité dans la société contemporaine. Nous vivons dans un monde aux antipodes des règles de la bienséance et donc de l'élégance. Nous ne pouvons pas compter par le menu les sinistres démonstrations de la vulgarité ambiante. Une encyclopédie des horreurs ne suffirait même pas.

    Il ne faut donc pas confondre, pour commencer, l'élégance et la mode, et ne pas dire comme certains : "Cette femme est élégante", sous prétexte qu'elle est à la mode. Il ne faut pas non plus délibérément opposer l'élégance avec une certaine conception de la mode, sinon les élégants seraient les out ("démodés" en anglais) en face des in !

    Définissons. La mode peut se définir comme une habitude collective, sinon comme un usage passager qui dépend du goût ou du caprice. Plus souvent, on dira qu'il s'agit d'une habitude collective et passagère. Cette définition nous semble la plus claire pour préciser la conception contemporaine de la mode. Ces trois éléments distinguent clairement la mode de l'élégance.

    Premièrement, la mode est une habitude, c'est-à-dire une manière de se comporter et d'agir acquise par une certaine répétition d'actes. L'habitude est une sorte de routine, de répétition d'automatismes. Au contraire, l'élégance est un habitus, à savoir une capacité perfective de la faculté dans laquelle elle s'enracine (intelligence et volonté) et qui manifeste l'épanouissement de l'être dans l'agir. L'habitus réalise un perfectionnement de l'être. Si l'habitus s'acquiert par une répétition d'actes, il finit par "se fondre" dans la nature de l'individu pour commander, presque instinctivement, l'agir humain.  Ainsi, par exemple, la politesse peut être une habitude employée en société pour se faire bien voir, et qui échoue au moindre "souci technique". Par une sorte de réflexe, on ne manquera pas de sortir un juron si le valet de Monsieur le comte renverse par mégarde une coupe de champagne sur notre belle veste, sortie à peine de chez le tailleur. La force de la mauvaise habitude... Par contre, si la politesse est un habitus, la terre aura beau trembler et la bouteille de champagne se vider jusqu'à la dernière goutte sur notre tête, nous resterons calme et courtois. Stoïcisme ? Non, bienséance.

    Deuxièmement, la mode est une habitude passagère. Elle évolue dans le temps, à une vitesse de plus en plus rapide dans une société de consommation qui franchit le mur du son. Ainsi, on se change sans cesse, du tailleur de printemps au cocktail de l'été. On ne sait plus où donner de la tête pour rester in ! Printemps, été, automne, hiver, et les années qui passent par-dessus le marché. Sans compter les modes d'ici, et celles d'ailleurs. Publicités, catalogues, magasins illuminés, rien n'arrête les générateurs de la société de consommation. Qu'importe qu'on nous parle de crise économique, l'habitude consumériste est comme une drogue : ma carte visa pour un polo Abercrombie & Fitch ! Mais voilà, le passager nous inscrit-il dans la réalité ? Quand on nous rebat les oreilles avec le développement durable, l'écologie durable, l'économie durable, il semble que la durée a laissé sa place à l'instantané. Au fond, un tee-shirt Guess c'est un peu comme un tweet. Et le réel, dans tout ça ? Evaporé sans doute, comme le compte en banque ! L'élégance, au contraire, est économe, elle regarde à la dépense, elle a les yeux fixés sur demain. Mieux vaut investir dans du beau qui dure que dans ce qui après-demain sera déjà à mettre au placard.
 
Sir Charles Watson, par Pompeo Batoni (1708-1787)

    Troisièmement, la mode est une habitude collective. Au fond, il faut faire comme les copains pour ne pas trop se distinguer. Mais reste-t-il quelque chose de notre personnalité, de ce qui fait notre singularité ? Ou notre être doit-il disparaître sous les affûtiaux d'un on qui ne représente personne ? "Mes camarades ont les nouvelles baskets Y qui clignotent, je veux les mêmes !" tonne l'enfant inquiet (déjà !) de sa notoriété. Et les parents souvent d'abdiquer parce qu'il sont soumis à ce même esclavage de l'instantané collectif. L'élégance, au contraire, ne cherche pas l'imitation pure et simple. Les codes vestimentaires, linguistiques, comportementaux sont déjà là, à quoi bon chercher autre chose ? Il suffit de rester à sa place et de faire ce qui s'est toujours fait. On nous répondra : cela n'est-il pas au fond manquer de personnalité  que de se soumettre à une telle codification ? Non, parce qu'au fond, chacun doit vérifier à rester à sa place, à revêtir ce qui convient à son état et à ses capacités. Alors que la mode nous fait souvent viser une prétendue distinction qui nous dépasse. En somme, une forme de snobisme en évolution permanente. L'élégance, c'est le respect des traditions, quand bien même certaines ont pu changer au fil du temps. On ne va pas sortir dans la rue en pourpoint renaissance ou en culottes du XVIIIème siècle. Si comme la musique ou la peinture, le langage et le vêtement ont connu une certaine évolution, cette évolution reste homogène. Il n'y a que la rupture contemporaine, celle du refus des règles et de ce qu'on qualifiera ironiquement d'académisme, qui instaura l'hétérogénéité. On le voit dans l'art, on le voit aussi dans le langage et les goûts vestimentaires, où le subjectif l'emporte pleinement sur l'objectif.

    L'effet de mode est donc quelque chose de pernicieux. Sous prétexte de mettre en valeur chaque individu et de l'intégrer dans le corps social, elle en fait le mouton de Panurge d'une sorte de moulage sociologique. Entre le jean troué, les gros mots à volonté et les cheveux peinturlurés, nous ne pourrions donner une liste exhaustive de ces exubérances contemporaines. L'objectivité du beau n'a plus sa place, il l'a cédée à la subjectivité d'un égocentrisme parfois teinté de provocation. Il suffit de jeter un œil distant sur les étalages du tapis rouge de Cannes pour s'en rendre compte... De plus en plus, même, l'indécence devient une vertu contemporaine et ses tenants n'ont même pas peur de choquer, de scandaliser. Bref, un musée des horreurs que la plupart des défilés de mode, les rues des villes et les vitrines de magasins, alors qu'en d'autres temps, pas si lointains que ça, la France brillait par le charme de ses habitants.

Des pièces de musée ? Non, une rue de Paris en 1940...


    Nous voyons malheureusement beaucoup d'adeptes de la mode pour la mode, sans regard critique objectif, sans discernement profond. "L'homme qui ne voit que la mode dans la mode est un sot" écrivait Balzac dans son Traité de la vie élégante. Oui, la sottise de croire qu'on affirme son moi en se fondant dans la masse non pas d'un nous constructif mais d'un on indistinct et insipide. Au contraire, l'élégance fait plus que jamais, à une époque où règne la culture du jetable, œuvre d'intelligence et de sagesse : "La vie élégante n'exclut ni la pensée, ni la science ; elle les consacre" continue Balzac. L'intelligence touche à notre existence profonde. Si la mode est en devenir permanent, l'élégance conserve des principes inaliénables ; si la mode nous attache à l'instant, l'élégance nous fait vivre dans le temps ; si la mode est dans la tendance, l'élégance est dans la permanence ; si la mode sert bien trop souvent les passions et les sens, l'élégance élève notre esprit et permet aux autres de s'élever aussi. Elle fait donc œuvre d'édification sociale.

    En cette époque où plusieurs voix s'élèvent pour remettre en cause le modèle usé et rouillé de la société de consommation de la post-prospérité, je pense que l'élégance a sa place, elle sera même un puissant remède qui nous permettra de revenir à l'essentiel dans notre vie personnelle et sociale. Un changement de mode de vie ne peut être sain s'il ne garde pas en lui les valeurs traditionnelles qui ont toujours fait œuvre de civilisation, elles-mêmes fondées sur les trois principes fondamentaux : le beau, le vrai et le bien. Ainsi, l'élégance fait œuvre de civilisation, comme elle l'a toujours fait, en toute société qui se respecte. Mais surtout, elle ne se pratique pas qu'au palais de Fredensborg ou à Downton Abbey, elle ne s'enferme pas dans les soirées d'ambassades ou dans les garden-parties : elle doit inspirer notre vie de tous les jours, elle doit faire rayonner notre quotidien. Elle doit aider les âmes à quitter la torpeur de la médiocrité, pour élever l'intelligence vers des réalités qui demeurent. Elle doit relever les sociétés pour restaurer cette authentique prospérité qu'est la prospérité culturelle. Il en est bien temps !

jeudi 2 juillet 2015

Enracinement, mémoire et identité

Ces trois mots font couler beaucoup d'encre depuis quelques années, alors que nous observons un déclin intégral de la civilisation occidentale, et un remplacement idéologique, préparé de toutes pièces par les programmateurs d'un ordre nouveau en tout genre et pour tous les genres...

Il est donc de nécessité absolue de revenir à l'essentiel. Les innovations extravagantes que nous constatons, notamment dans le domaine de l'enseignement, de la famille et de la société, qui peuvent nous surprendre par leurs ridicules justifications et par les contradictions flagrantes de leur concrétisation, devraient susciter l'inquiétude plutôt que l'indifférence dans les esprits de la plupart de nos contemporains. Et pourtant, si des centaines de milliers d'honnêtes citoyens, inquiets pour l'avenir de leur pays, ont investi rues et places depuis plusieurs années, que font les dizaines de millions d'autres ? Comment réagissent-ils, sinon par une sorte de passivité totale devant des réalités qui semblent ne pas bousculer les petits intérêts de tous les jours ?

Les analyses ne manquent pas en effet pour vérifier la banqueroute civilisationnelle dans laquelle nous plongeons. Le Charybde soixante-huitard a laissé la place au Scylla de l'implosion culturelle. Et après Scylla, dans quel abîme allons-nous sombrer ? Le suicide français d'Eric Zemmour a mis le doigt "là où ça fait mal", en diagnostiquant ce pays si grand qu'était la France, et qui est devenu aujourd'hui le nouvel homme malade de l'Europe, un malade qui refuse d'accepter les conclusions des médecins. Avec Les déshérités, le philosophe François-Xavier Bellamy s'est concentré sur une perspective culturelle, en dénonçant cette crise de la transmission, qui dilue progressivement jusqu'à le faire disparaître tout ce qui reste de l'identité française.

Face à ce mouvement de réveil des consciences, les idéologues inquiets opposent l'arme de destruction massive nommée amalgame culturel, sorte de fourre-tout de stéréotypes, par lequel on va accuser l'adversaire de basculer dans l'esprit réactionnaire, de ressusciter "les heures les plus sombres de notre histoire, etc." Procédé caractéristique, que les vénérés ancêtres de ces Frankenstein du changement perpétuel pratiquaient sans vergogne, en ces autres heures sombres (qu'on a eu trop souvent envie de rendre claires) de la Révolution, point alpha de la régénération culturelle. En d'autres termes, "quand on veut tuer son chien, on l'accuse de la rage" !

Lorsque nous arrivons dans une impasse, la seule solution est de faire demi-tour. L'impasse culturelle actuelle est indéniable. Mais voilà, nos savants-fous, qui ne manquent pas d'imagination, se sont lancés dans l'acharnement thérapeutique. Bref, faire croire que tout fonctionne, parce que les intérêts de l'individualisme souverain ne sont pas encore menacés... Sinistre échappatoire pour tenter de faire dormir debout un peuple qui ne se rend pas compte qu'on lui enlève son âme. Mais voilà, pour qu'il retrouve cette âme, ce peuple, cette nation doit refleurir comme un arbre au printemps. Alors osons une petite analogie de pépiniériste...

Attention, le coup de cognée arrivera au moment où l'on ne s'y attendra pas !

Retrouver les racines

Si l'on ne sait pas qui était le premier entre la poule et l’œuf, on sait que sans ses racines un arbre ne pousse pas ! Pour l'homme, les racines sont cet héritage que nous avons reçu et que nous avons le devoir de transmettre, un héritage à perpétuer, et que pourtant nos idéologues cherchent à éradiquer par tous les moyens depuis la rupture révolutionnaire. Les déshérités qu'on veut nous faire devenir, ce sont des déracinés. Or, un arbre sans racines ne tient pas et s'écroule à la première tempête venue. Un homme sans héritage familial, direct ou indirect, où peut-il puiser ce qui fera de lui un homme ? La dignité de l'homme ne procède pas d'un claquement de doigts, de l'enregistrement d'un acte de naissance ou d'une reconnaissance de la Sécurité sociale ! La dignité vient de ce que nous avons reçu, et d'abord la vie. Or, ce que l'homme reçoit, il le reçoit d'abord des parents qui l'ont mis au monde et de la famille dans laquelle il a grandi. Si le premier héritage a pu été bouleversé par les évènements de la vie (les orphelins par exemple), il est reconstitué par la vie familiale, dans le cadre de laquelle l'enfant est inséré. En bouleversant les structures de la famille, en falsifiant les notions-clefs de paternité et de maternité, en fabriquant des bébés à coups de GPA, on détruit la structure culturelle de l'enfant, on lui arrache sa dignité. Or, cette dignité, l'enfant y a droit avant tout, quand bien même certains pensent que le "droit à l'enfant" est premier. En falsifiant le sens des concepts essentiels - droit, famille, parents - nos savants-fous ont renversé de fond en comble la dignité intrinsèque de l'homme. Comme si en modifiant les particules composant un élément naturel, tout l'ordre climatique s'en trouvait bouleversé.

Les racines, c'est aussi cette tradition culturelle qui fait l'originalité, la singularité de chaque peuple, de chaque nation, de chaque civilisation. En voulant couper ces racines, c'est comme si on voulait détruire le fait d'être Français, Italien, Allemand, etc. Cette rupture des racines se réalise souvent en deux temps : le discrédit du passé et l'autoritarisme de la nouveauté.

Le discrédit du passé, nous ne le connaissons que trop à travers les manuels d'histoire de la Propagande nationale, et les nombreuses Pravda subventionnées par l'ineffable générosité de nos  chers gouvernements. Si la Révolution a commencé cette œuvre en voulant faire du passé table rase, le XIXème siècle, imbu des mêmes principes et friand de nouveautés, a poursuivi ce reniement. Les manuels de la IIIème République ont fustigé les temps sombres du "Moyen" âge et de l'"Ancien" Régime pour faire de 1789 l'an zéro d'une nouvelle humanité, le Fiat lux d'un monde régénéré. Et depuis une quarantaine d'années, nous avons franchi les limites du vulgaire, en sombrant dans le mémoricide, à travers cet esprit de repentance, par lequel ces gens osent même - ils ne sont pas à une contradiction près - tirer à boulets rouges sur les fondateurs de la République laïque et obligatoire, aux tendances indiscutablement colonialistes, bellicistes voire xénophobes. Si l'histoire nous montre que nos ancêtres ont pu commettre des erreurs, parfois graves, qui sommes-nous pour juger le passé ? C'est facile avec le regard d'aujourd'hui de critiquer et de condamner l'histoire. Mais si à notre tour nous étions devant son tribunal, jugés par nos ancêtres, le verdict risquerait d'être bien plus sévère... Si des crimes ont été commis dans le passé et servent de leçons pour l'avenir, n'ajoutons pas un nouveau crime, celui de l'auto-flagellation, qui fait tant plaisir aux ennemis de notre culture, qui voient dans le bâton que nous leur tendons naïvement pour nous battre la preuve la plus certaine de notre capitulation. Nous avons toujours à tirer des leçons de l'histoire, sauf si on veut faire oublier à un peuple son histoire. 

Et comme il faut remplir le trou qu'on a creusé, l'autoritarisme de la nouveauté fait son œuvre. Il s'agit d'un véritable terrorisme intellectuel, qu'on veut imposer par tous les moyens, parfois sous le doux nom de "réformes" : un beau substantif, qui donne une ambiance de fraîcheur, de liberté et de plage ensoleillée... "Le changement c'est maintenant", cela ne date pas d'hier ! 68 en avait fait son leitmotiv, et cela continue, à tel point qu'on est surpris devant l'infatigable capacité d'innovation de ces esprits chagrins. Il faut tout changer, en appelant ça un progrès. Mais jusqu'où va le progrès ? L'avidité du progrès justifie-t-elle qu'on ouvre la boîte de Pandore pour un oui ou pour un non, pour jouer avec le feu ?

Seul problème, une mentalité, des habitudes de vie, une société humaine, cela ne se change pas comme on change de chemise. Il faut donc imposer ces changements, coûte que coûte. La contrainte sera là pour effrayer les récalcitrants, comme elle l'était déjà sous la Révolution : "Pas de liberté pour les ennemis de la liberté". Cet autoritarisme de la nouveauté, qui cherche à imposer définitivement une pensée unique, est la preuve la plus tangible de l'échec des démocraties modernes, qui vont traiter les opposants au diktat ambiant de  tous les noms d'oiseaux : anti-républicains, anti-démocrates, réactionnaires, intolérants, fascistes, et j'en passe. Bref, on a peur de lancer le débat, d'affronter des adversaires bien formés, et on les accuse de la rage pour faire croire qu'on a brisé leur résistance... Finalement, où est le débat, où est la démocratie, sinon dans le monde des idées tournoyantes, à des années lumières du réel ?

Retrouver ses racines, c'est aimer son passé et apprendre à le faire aimer. Si les tenants d'une certaine éducation nationale ont versé un bidon de Roundup sur les racines de notre pays, à nous d'y faire face : aux professeurs honnêtes de ne pas collaborer avec ces programmes destructeurs, en éveillant les intelligences à une authentique connaissance historique, fondée sur les faits réels et non les stéréotypes ; aux parents de compléter ou de prendre le contre-pied de ce saccage culturel en  éduquant leurs enfants au beau, au vrai et au bien, que les (ré)éducateurs nationaux refusent de leur faire connaître, par peur de les dégoûter de l'épouvantail culturel qu'on leur impose depuis tant d'années. Mais il ne s'agit pas là d'une suggestion, d'une possibilité discutable et rediscutable : il s'agit d'une nécessité de premier ordre. Car la tragédie a assez duré. Ce n'est qu'en retrouvant ses racines que la jeunesse d'aujourd'hui pourra faire de la France de demain un arbre solide et indéracinable.

Former la mémoire

Sans mémoire, l'intelligence est une morne plaine d'ignorance

Nous le voyons chaque jour : les Français en général ont la mémoire courte. Ils pensent, ils votent, ils agissent dans la cité selon les réflexes de l'habitude sociale, ou selon le coup de gueule du moment. Bref, peu d'engagement personnel, peu de réflexion approfondie, peu de remise en question des habitudes et des tendances de la veille. Pourquoi cela ? La peur de l'effort ? La peur d'affronter la réalité en face, comme si elle allait nous changer en statue de sel ? Certainement, mais il s'agit là d'un conditionnement psychologique. Dépasser ses craintes exige de sortir de ce petit confort bourgeois qui caractérise les sociétés individualistes. Ce n'est pas en restant enfermé dans sa bulle, en jouant au "survivantiste nombrilien", que le navire va éviter le naufrage...

La polémologie nous enseigne que les chefs de guerre de jadis, avant de se lancer dans la bataille, analysaient précisément la configuration de l'espace, les positions des différents corps armés, la quantité d'hommes et la qualité des armes. Mais surtout ils prenaient exemple sur les stratèges qui les ont précédés. De quoi s'agit-il sinon d'un travail de mémoire ? La mémoire historique ne signifie pas s'enfermer nostalgiquement dans le passé par peur d'affronter le présent. Elle ne signifie pas non plus mépriser ou rejeter le monde actuel en affirmant, avec un total pessimisme, son échec. Elle signifie encore moins ne retenir du passé que les évènements tristes et honteux (quand bien même il faut retenir tous les évènements), en passant son temps à battre sa coulpe. Celui qui "fait mémoire" n'est ni nostalgique, ni pessimiste, ni "culpabiliste" : il est tout simplement réaliste.

Faire mémoire, c'est retenir du passé tout ce qui peut nous aider à construire l'avenir. Bref, faire mémoire, c'est transmettre ce que nous avons reçu. La mémoire, c'est la sève qui s'écoule dans les branches de l'arbre depuis les racines. La mémoire, c'est ce qui fait que nous existons, que nous avons un passé, un présent et un avenir. Sans cette transmission du savoir, et notamment de la connaissance historique, qui est sensée être le travail de l'école, la sève se fige et l'arbre périt. François-Xavier Bellamy osait conclure à juste titre que le "défaut de transmission est une faute contre la culture et un crime contre l'humanité". Le mot n'est pas de trop !

Voilà pourquoi il faut former notre mémoire personnelle et aider les plus jeunes à former leur propre mémoire. Malheureusement, la civilisation du numérique a sa part de responsabilité dans cette crise de transmission. Si lire un livre de papier demande du temps et de la concentration, l'instantanéité des outils virtuels a donné l'illusion d'un gain de temps et d'énergie. Une illusion, en effet, qui n'a pas suscité un prodigieux progrès de la connaissance humaine. Il suffit de voir les bulletins de notes en orthographe pour s'en rendre compte... Le langage texto a remplacé la langue de Racine, la luminosité des écrans a absorbé la liberté de l'intelligence. Les tablettes neuves offertes par les généreux conseils généraux aux collégiens de France ne sont qu'un nouvel avatar de l'utopie intellectuelle ambiante.

Former la mémoire exige un effort de l'intelligence. C'est comme le solfège en musique. Si on recule devant l'effort, on a perdu la bataille de l'esprit. Nos ancêtres n'avaient pas peur de l'effort. Le consumérisme a fait de nos contemporains des mollassons qui craignent d'être dérangés dans leur petit confort dégoulinant, des dégonflés qui jettent leur arme à terre avant de l'avoir dégainée. Faudra-t-il attendre une guerre ou une catastrophe pour nous sortir de cette torpeur intellectuelle ? Ou aurons-nous le courage de nous réveiller avant de sombrer dans le néant ? Faire mémoire, c'est se maintenir en éveil et être capable d'affronter les dangers du quotidien pour construire l'avenir. Faire mémoire, c'est oser un authentique "changement" de la mentalité décadente qui pollue les intelligences de nos contemporains.

Rebâtir notre identité

L'identité nous fait comprendre qui nous sommes

Les racines, la sève, la fleur. Le petit bourgeon de l'arbre qui fleurit au printemps, c'est notre identité. L'identité signifie être ce que nous sommes. L'identité révèle la réalité de notre existence. Or cette identité est inséparable du concept de relation, avec soi et avec l'autre. Nous ne sommes pas des individus subsistants par nous-mêmes. Nous avons reçu la vie (donc le fondement même du fait d'exister) de nos parents, nous avons reçu nos connaissances de nos maîtres et de notre expérience de vie au contact des autres. Car l'homme est un animal social. Il n'existe pas par lui-même ni pour lui-même. Notre identité se construit dans la sociabilité : la famille d'abord, la nation ensuite.

Puisque dès qu'on parle de nation, on nous suspecte de nationalisme (qui, comme tous les mots en -isme sera dépréciatif), anticipons le coup de Jarnac de l'adversaire par une petite explication. Le Dictionnaire de la langue française définit la nation comme un "ensemble de personnes vivant sur un territoire commun, conscient de son unité (historique, culturelle, etc.) et constituant une entité politique". Le mot "nation" exprime d'abord une cohésion géographique, culturelle et politique. Or cette cohésion suppose une formation initiale, un héritage transmis. La nation ne se construit pas d'une manière spontanée, mais à travers ce que j'oserai appeler l'expérience historique. Certes, il ne s'agit pas d'une vérité en soi, d'un principe premier, d'une réalité irréformable, car la nation se construit sur des contingences. Quoi qu'il en soit, ce n'est pas une raison pour vouloir la mépriser ou l'annihiler.

Si la nation exprime une cohésion dans un espace donné, elle réalise une unité d'existence entre les individus qui cohabitent dans cet espace, donc une véritable identité. Dans l'espace français, ce sera ce qu'on appelle l'identité française. Le mot est lâché, il déchaîne les passions, il excite les conquistadores utopistes du vivre-ensemble. Bref, il met le doigt là où ça fait mal. Pourquoi ? Parce que certains veulent nier aujourd'hui qu'il existe, dans chaque pays, une identité propre que pour autant on ne peut pas jeter aux orties. Cette identité est vraie, n'en déplaise à M. Cambadélis et ses amis, ignorants notoires en la matière. Non, messieurs, cette identité ne se construit pas sur des préjugés, des sentiments de haine, des velléités discriminatoires, contrairement à ce que votre intelligentsia puante voudrait nous faire croire ! Cette identité française, c'est ce qui, depuis des siècles, fait la notoriété de la France dans le monde et a édifié ce commonwealth culturel qu'est la francophonie.

Un peuple sans identité est un peuple sans visage. A travers une culture traditionnelle, un mode de vie transmis par les siècles, un fier amour de sa terre et de son histoire, chacun peut se connaître soi-même tel qu'il est. "Connais-toi toi-même" disait Socrate. En ignorant cette identité, nous nous ignorons. F.-X. Bellamy disait : "La culture nous transforme, donc, non pour nous faire devenir autres, mais pour nous conduire à nous-mêmes, pour nous augmenter de nos propres capacités et nous faire reconnaître ce que nous sommes". La destruction des identités et l'inculture ambiante, loin d'être capables de dépasser les concurrences et les dissensions, véhiculent bien au contraire des conflits beaucoup plus violents que ceux du passé. Le paysage de l'Empire romain finissant, si bien décrit par Michel de Jaeghere, nous en apporte une preuve historique des plus tangibles.

En outre, cet appauvrissement culturel (ou plutôt cette inculture institutionnalisée) semble vouloir être comblé par une autre notion, prenant à contrepied celle d'identité, à savoir une forme de substitution culturelle. Si la France a toujours été une terre d'hospitalité, cela ne signifie pas qu'elle doit sacrifier sa propre culture au profit d'un soi-disant brassage culturel dix fois mieux subventionné qu'une exposition sur la construction des cathédrales au XIIème siècle ou qu'un concert de musique baroque ! On ne reconnaîtra honnêtement la beauté des autres cultures que si nous sommes d'abord capables de reconnaître la beauté de notre propre culture. Il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs ! La construction de l'identité se fait dans un ordre qu'il ne faut bouleverser sous aucun prétexte. Si on ne va pas forcer un Camerounais à jouer du clavecin dans son village de brousse, alors pourquoi imposer le djembé en cours de musique au lieu de la flûte ou du piano ? Pourquoi privilégier la découverte gastronomique de la Chine ou du Mexique au lieu d'éduquer d'abord le palais des Français à cet art culinaire qui fait la fierté de leur pays ? Et j'en passe... Cette inversion de l'éducation à la culture ne peut que produire un bouleversement d'identité, une indifférence ou un rejet de notre propre culture. Ne nous étonnons pas si des jeunes se bouchent les oreilles avec un air horrifié en entendant un mouvement d'une sonate de Chopin ou de Debussy ! La substitution culturelle, loin d'être un remède à l'ignorance, est la preuve la plus certaine de l'écroulement d'une civilisation.

Alors que faire sinon redécouvrir notre identité et ne pas avoir honte de la promouvoir et de la diffuser autour de nous. C'est l'unique et ultime remède à ce mal-être généralisé qui frappe nos pays occidentaux, qui ont depuis longtemps sacrifié leur liberté sur l'autel du mondialisme économique et anti-culturel. Si le déclic n'a pas lieu, si les Français, comme leurs voisins, ne se réveillent pas de leur torpeur, l'arbre français, unique en son genre, dernier de son espèce, disparaîtra sans autre forme de procès. Hélas il sera trop tard pour se lamenter...